…différente de la carpe «miroir»… ou de la carpe «cuir» aux formes beaucoup plus arrondies, qui ne possèdent en tout et pour tout que quelques écailles…

"Commune"… tiens, quel qualificatif original pour le plus mythique des poissons de notre rivière ! Unique par sa puissance, sa combativité, sa ruse… par sa capacité d’intelligence avec le milieu du fleuve Garonne.

C’est d’ailleurs, sans conteste, le plus gascon de nos poissons… au goût savoureux… car la carpe de Garonne n’a rien à voir avec la carpe d’étang qui, grande paresseuse, est tant occupée à fouiller en permanence la vase qu’elle est imprégnée de son odeur; rien à voir non plus avec la carpe du Dropt ou de la Dordogne, ces rivières dont la trop faible vigueur du courant ne suffit pas à donner à la chair du poisson tout son éclat…

Sans nul doute la Garonne est faite pour la carpe comme nos coteaux sont faits pour la vigne. La carpe de Saint Pierre mériterait incontestablement une A.O.C.

Pour ceux qui ne sont pas «du pays» et ne connaissent pas ses tanières séculaires, il faut la rechercher dans les grands fonds encombrés de rochers, à proximité de forts courants… aux pieds de talus escarpés… ce qui en dit déjà long sur les intentions de l’animal. Il vous faudra d’abord côtoyer longuement le fleuve (en particulier à la pointe de marée et au plein mer) pour repérer les poissons par leur sauts caractéristiques puisqu’en effet, la carpe étant muette, seules ses galipettes à la surface peuvent nous révéler sa présence…

Il faut ensuite longuement préparer le coup en distribuant pommes de terre, maïs, fèves ou fèveroles en offrande à notre future victime… qui peut en être très friande à condition de l’accoutumer à cette bonne chère. Déjà ces préliminaires demandent beaucoup de conviction et de goût car ces aliments doivent être cuits à point, accompagnés de quelques ingrédients secrets. Il se vend, certes, dans les magasins spécialisés différents appâts, colorants et autres excitants chimiques sensés attirer le poisson. Je préfère cent fois des produits plus sains hérités de pratiques éprouvées de nos ancêtres comme la badiane ou la menthe sauvage car il est vrai que nos mémères sont fières gastronomes… et sensibles aux attraits de certains parfums… naturels.

C’est seulement ensuite que les choses sérieuses commencent… mais que d’émotion et de plaisir!… D’abord parce que vous ne prendrez des carpes que deux heures après le lever du soleil ou deux heures avant le coucher. Ce sont les moments où la Garonne est la plus belle à regarder, la plus inattendue et où elle est la plus calme, débarrassée de tous les tonitruants visiteurs accompagnés de leur formidable et rituelle interpellation… «alors! ça pique Monsieur le Maire ?» apostrophe suivie ou précédée sans coup férir d’un monumental claquement de portière qui chasse définitivement tous les poissons à des kilomètres…

Comprenez mon aigreur quand on sait que la carpe, très méfiante, ne supporte pas le moindre bruit… au point que j’ai du abandonner cette pêche durant une dizaine d’années, le temps que Valentin grandisse assez pour rester seul à la maison ou… sage sur la rive.

On doit donc pratiquer cette pêche comme un plaisir solitaire développant à l’infini vos fantasmes halieutiques. S’y ajoutent cependant des rencontres émouvantes. Ainsi, tôt le matin ou tard le soir, vous apprivoiserez durant quelques secondes l’écureuil ou le martin pêcheur qui, se croyant seuls, s’approcheront à quelques centimètres de vous curieux de votre immobilité si peu humaine. Vous aurez peut-être la chance d’observer à quelques mètres un chevreuil s’élancer dans la Garonne pour rejoindre l’autre rive en nageant. Je ne parle même pas des mules (muges) occupés par bancs entiers à sucer la moindre mousse des pierres de la berge ou d’un cabos (chevesne) mouchant sur une sauterelle égarée… ni du coucibec (de son vrai nom le chevalier guignette) venant rejoindre au ras de l’eau la coudiscle (bergeronnette) sur un minuscule banc de gravier… à quelques centimètres de votre canne… mais chuuuuttttttttt…. !!!! …. revenons à nos carpes…

Lorsque vous aurez pris votre première carpe, vous ne serez plus le même homme. D’abord votre canne se plie dans un brusque mouvement, le scion touchant la surface de l’eau et le moulinet (que vous aurez eu soin de régler le plus finement du monde en calant la canne solidement entre deux grosses pierre) émet dès lors un sifflement caractéristique car le fil se dévide à très grande vitesse. C’est le fameux départ où se cristallisent tous les ferments de l’épopée qui va suivre. Cette fuite débridée est la première défense de la carpe. Il ne faut en rien la contrarier sous peine d’une casse nette et imparable. Votre rôle se limitera à essayer de freiner délicatement ce mouvement et de détourner le poisson dans son élan en espérant qu’il s’arrêtera avant d’avoir consommé tout le fil de la bobine…

Le poisson temporairement bridé… vient alors le temps homérique de «la bagarre». On croise le fer chacun d’un bout de fil à une centaine de mètres. Il faut anticiper les mouvements, prévoir les parades, déjouer les ruses. Tout cela suppose une longue pratique et bien des poissons perdus. La carpe sait par exemple d’instinct sectionner le fil à l’aide de la première arrête de sa nageoire dorsale que j’ai laissée comme un trophée sur le poisson (attention d’ailleurs en le manipulant…), elle peut aussi s’enrouler autour d’un rocher ou d’une branche, filer sur la rive pour frotter l’hameçon contre une pierre afin de mieux s’en défaire. Mais le coup suprême d’une féroce intelligence consiste d’une manière brusque et inattendue à revenir droit sur vous pour se remiser presque à vos pieds dans l’eau profonde. Votre nylon se détendant brusquement, vous êtes intimement persuadés que c’est « la casse ! »;… alors vous ramenez la centaine de mètres de fil errant lamentablement devant vous à la surface de l’eau. Le tout accompagné de mots les plus doux également répartis entre la race des cyprinidés, le fabriquant de matériel et le détaillant d’article de pêche. C’est alors au dernier tour de manivelle que le malin poisson vous gratifie d’un démarrage fatal pouvant aller jusqu’à vous arracher la canne des mains mais en tout cas brisant net le fil ! ...putain de carpe !!

En un mot, je voulais vous dire que ce cyprinidé est de la plus respectable espèce et qu’il serait regrettable de ne pas l’honorer en le préparant délicatement et en le partageant avec de très bons amis… Pour le cuisiner, faîtes au mieux pour être à la hauteur mais ne vous éloignez pas trop des fondamentaux… toute la hiérarchie monacale et pontificale pour qui la viande et le vin sont interdits à Carême ou le Vendredi Saint a mis au point, en substitution, après des siècles de tâtonnements, la recette de la carpe farcie… au vin blanc ! «Non, seigneur, je ne commets pas de pêché, c’est bien du poisson !« s’exclamait un Cardinal en caressant du regard sa jeune servante occupée sous son conseil à piquer quelques petits morceaux de lard prés de l’épine dorsale…

N’ayant pas d’aïeul ecclésiastique c’est ma mère et ma grand-mère (elles connaissaient sans doute la bonne du curé) qui m’ont transmis la recette… four, farce et vin blanc sont le triptyque incontournable de cette redoutable gastronomie… au fait, au lieu de lire et relire cette histoire courrez vite à la cuisine arroser une fois de plus votre poisson de vin blanc pour ne pas qu’il se dessèche à la cuisson … et bon appétit. !